"Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme."
Albert Camus, in La Peste
Albert Camus

L'Etranger, cinquante ans après
Amiens, 11-12 décembre 1992


Madame le Recteur de l'Académie d'Amiens ouvre le Colloque organisé par le Centre de Recherches sur le Roman et le Romanesque et la Société des Etudes Camusiennes, sous l'impulsion de Madame Jacqueline Lévi-Valensi. Paul Smets préside la séance du matin.

Nina SJURSEN de l'Université d'Oslo, s'interroge sur "Meursault, un Job de notre temps?" et place au centre de L'Etranger la question de survie des valeurs chrétiennes. S'appuyant sur l'ouvrage de René Girard, La Route antique des hommes pervers, elle se propose de montrer que la violence et l'hostilité verbale inhérentes au texte proviennent de la confrontation entre foi chrétienne et vision absurde de la condition humaine.
Le même drame de la violence et de la souffrance humaine caractérise Le Livre de Job et L'Etranger, le même esprit individualiste habite les deux héros. Meursault serait un bouc émissaire de notre société. Le procès moral débute par la chute de l'estime sociale. A travers le juge d'instruction, la cour et l'aumônier, Meursault se trouve confronté aux valeurs chrétiennes. De criminel, le procès se fait moral. Dans L'Etranger, la crise intervient au niveau de la langue. Meursault refuse de se servir du langage des autres, créant ainsi un décalage entre deux discours, l'un rhétorique, vide de sens, celui des juges, l'autre simple, le sien. Girard relève le même phénomène dans Le Livre de Job.
Dans la scène avec l'aumônier, la violence est du côté de Meursault, silencieux jusque là. Il se trouve en fait confronté à son véritable adversaire: le représentant de la religion chrétienne, et se révèlent alors sa préférence pour l'amour terrestre et sa certitude d'avoir raison.
Pour Nina Sjursen, L'Etranger permet de reconnaître qu'une société dite civilisée qui tue fonctionne encore selon le mécanisme émissaire des sociétés dites primitives.

Agnès SPIQUEL de l'Université de Picardie établit une parenté entre L'Etranger et Le Dernier Jour d'un Condamné, en rapprochant le JE des deux textes. Hugo présente la fiction d'un condamné à mort qui écrit ses impressions jusqu'au supplice, "quatre heures". Son roman se présente comme un monologue, mis à part une brève préface et un bref épilogue. Ce narrateur sans passé ni avenir témoigne de l'atrocité de l'attente de la condamnation à mort. Il n'écrit en fait que pour lui; son texte est un moyen de graver sa trace.
L'Etranger est bien plus qu'un plaidoyer contre la peine de mort. Le JE du récit camusien, aboutissement d'un long travail, s'établit par et dans la lucidité, tout en restant très proche des JE antérieurs de Camus. Il apparaît comme le geste décisif par lequel le romancier fonde sa parole d'écrivain..
Hugo et Camus, tous les deux à vingt-six ans, se projettent dans le JE d'un condamné à mort. Les deux récits sont enracinés dans une mort annoncée. Mais au déploiement de la rhétorique hugolienne, s'oppose le dépouillement camusien. Le condamné de Hugo est un scripteur, celui de Camus un parleur. Chez l'un, l'écrit contraste avec la voix du peuple, chez l'autre, la voix du locuteur est pleine d'autres voix mais aussi de silence.

 
Sous un titre-pétard, emprunté à Sartre, "L'Etranger, produit du "terrorisme surréaliste", la communication d'Anne-Marie AMIOT (mes plus vifs remerciements à A.-M. Amiot qui a assuré elle-même le résumé de sa communication - NdA) de l'Université de Nice, vise à replacer L'Etranger dans le contexte philosophique et littéraire de la Révolte, tel qu'il est représenté par le Surréalisme, et surtout Dada. Donné culturel dont Camus ne s'est jamais réclamé, dont il s'est même démarqué, mais avec lequel, par une référence commune, celle de Nietzsche, L'Etranger présente objectivement des convergences idéologiques, thématiques et esthétiques, que peut débusquer une lecture croisée du roman de Camus avec des textes dada (essentiellement le Manifeste dada de 1918 et la Conférence sur dada de 1922 par Tristan Tzara.
A la faveur de ces recoupements, il apparaît que Meursault, dans sa simplicité native, jouit naturellement de l'état de vide intellectuel et moral, préconisé par la révolte destructrice dada. Soumis en déterminisme de sa seule sensation corporelle, Meursault connaît la disponibilité totale de l'être, recherchée par dada, et ne reconnaît, implicitement, aucune autre loi que celle de son désir. Sous l'identité de Meursault, le roman décrirait donc l'accession de l'homme naturel camusien, à la conscience, à la parole vraie, et à l'acceptation de cet état, "au-delà du Bien et du Mal", qui n'exclut nullement la cruauté, donnée primitive de la nature humaine, reconnue comme telle, tant pas la psychanalyse, que par Camus ou Tzara (cf. Grains et Issues ). D'où le caractère scandaleux de L'Etranger.
Quête de la connaissance de soi dans un monde gouverné par la sensation et le hasard, ce roman relève d'une esthétique affinée du "collage" et, plus généralement, de l'humour, principe fulgurant et explosif, fondateur, selon dada et Breton, de toute création moderne.
Exempt de tout artifice logique ou esthétique, L'Etranger est, certes, l'une ce ces "oeuvres fortes, droites, précises, à jamais incomprises" dont rêvait dada.

 
Raymond GAY-CROSIER, de l'Université de Floride, s'intéresse à "Une étrangeté peu commune: Camus et Robbe-Grillet". Après avoir rappelé l'influence formatrice du premier sur le second, il s'attache à montrer l'existence d'une forte affinité épistémologique ancrée dans l'ironie entre l'écriture de L'Etranger et celle de Robbe-Grillet. Les deux romanciers se rejoignent dans une étrangeté peu commune, à la fois indicible et incapable de se taire. Pour Robbe-Grillet, L'Etranger raconte le drame d'une existence condamnée à quitter le bonheur d'un mutisme solitaire pour le malheur d'une parole publique. Un acte criminel bruyant, ponctué par cinq détonations, met fin à son silence et à son innocence présumée. Cependant, Meursault retrouve en prison un espace clos, silencieux, et se retranche doublement dans l'écriture. Sa cellule se transforme ainsi en lieu de réflexion.
Après avoir montré le caractère subversif, déroutant de la narration dans L'Etranger, R.. Gay-Crosier consacre l'essentiel de son exposé à l'étude de la dialectique du vide et du plein mise en évidence par Robbe-Grillet, lecteur de Camus. La force de L'Etranger vient de la présence stupéfiante du monde. La scène du crime représente un émiettement de la conscience de Meursault, le contraire donc d'une conscience vide. Etudiant tout particulièrement le chapitre 6, 1ère parie, R. Gay-Crosier remarque que la scène du crime est criblée de trous qui fonctionnent comme les maillons d'une chaîne de vacances, indicateurs du double passage entre la vie et la mort. L'écriture de cette scène, événement textuel et non fait divers, révèle une conception ironique de la réalité. On trouve chez Camus et chez Robbe-Grillet le même statut foncièrement ambigu de la langue.

 
Jacqueline Lévi-Valensi préside la séance de l'après-midi.

Raphaël DRAI porte sur L'Etranger un regard de juriste et note d'emblée le caractère étrange de Meursault, personnage sur lequel la justice n'a pas de prise, propre spectateur de son propre procès. Sa position réside dans le "peut-être", il n'est capable de décliner ni son ici, ni son identité. Personnage difficile à atteindre, impossible à saisir, il est provocateur pour un juge ou un avocat.
R. Drai étudie ensuite les occurrences du terme "issue" qui apparaît dans deux contextes différents, la première fois dans une situation où il s'agit de savoir ce qu'il convient de faire pour échapper à une insolation, la seconde lorsque Meursault est en prison. "Non, il n'y avait pas d'issue." Le problème métaphysique se pose pour lui à un niveau trivial. Meursault, personnage neutre et désimpliqué rend le livre étrange. La porosité de son existence atteint son paroxysme dans la situation préparatoire au meurtre. Que le soleil conduise au meurtre, seule explication plausible, est inacceptable pour les juges. L'assassinat, basculement médian du livre, introduit Meursault dans l'univers de l'enquête, de la convocation, de l'instruction.
Le caractère étrange du procès, l'aspect déconcertant de l'instruction au cours de laquelle Meursault devient l'observateur presque objectif de son propre interrogatoire, frappent R. Drai. Le juge d'instruction lui-même apparaît quelque peu particulier sous la figure d'un militant religieux. Au cours du procès, procureur, avocat et juge vont délirer. Ainsi le procureur est-il obsédé par une déduction qui ne résulte pas d'une enquête: cet homme n'a pas pleuré à l'enterrement de sa mère, donc il doit être un meurtrier. Le juge ne se met pas en état de comprendre l'étrangeté du personnage; la justice se révèle machinale et mécanique. L'avocat commis d'office plaide des circonstances atténuantes, tout en reprenant l'antienne du procureur: "il n'a pas pleuré à l'enterrement de sa mère...". On ne peut qu'être frappé par l'étrangeté de ce justiciable placé paradoxalement face à une justice qui ne parle pas de lui, mais qui va le tuer.
En fait, dans L'Etranger, la justice procède par amalgame: on juge dans le même procès et le meurtre et le parricide, tout en faisant à Meursault reproche du matricide.


Au cours de la table ronde réunissant Jean Sarocchi, Jacqueline Lévi-Valensi, Bernard Pingaud et Fernande Bartfeld, trois thèmes sont abordés: les problèmes de la narration, le personnage de Meursault, le procès en lui-même.
J. Lévi-Valensi rappelle le grand débat autour de ce "roman": Meursault est-il un scripteur ou un locuteur? L'Etranger un journal ou un roman?
Pour B. Pingaud, il s'agit d'un journal qui devient roman. Il fut écrit dans un état somnambulique: Camus ne s'est pas rendu compte de ce qu'il faisait.
S'intéressant au personnage, F. Bartfeld note que la "simplicité conquise" de L'Etranger est à appliquer à Meursault. Mersault, dans La Mort heureuse, fait preuve d'une insolence très gidienne; il est conscient de son immoralisme, de sa différence. Au contraire, Meursault ne dévoile jamais le code de son comportement, raison pour laquelle on ne finit pas d'expliquer L'Etranger.
J. Sarocchi définit Meursault comme un "adolescent furieux", qui passe de la fureur contenue à l'éclat de la furie en face de l'aumônier. Meursault s'insurge contre ladoxa de la justice et de la religion. Le véritable procès est celui que Meursault intente à la justice, par l'ironie; ce sont les gens de la Cour qui sont guillotinés par le récit.
A propos de la narratologie, J. Sarocchi remarque que peu importe que ce soit un journal ou un roman. Camus impose une connivence à son lecteur. Il a trouvé sa voix dans L'Etranger, ce qui n'était pas le cas dans La Mort heureuse.
Pour B. Pingaud, la première partie est crédible parce qu'il s'agit d'un journal, le lecteur ne s'aperçoit pas que la narration dérive, passant du journal au roman.
Dominique Rabaté remarque que le livre ne fonctionne pas de manière uniforme. En fait, il glisse.
Pour J. Lévi-Valensi, les oeuvres qui précèdent L'Etranger annoncent son ton particulier. La rédaction finale s'est effectivement faite dans un état second.
Selon Raymond Gay-Crosier, les trois premières phrases du roman instaurent une ambiguïté corrosive, persistante, sur le statut du JE. Camus a joué dessus. Qui dit JE? Camus? Meursault? C'est un JE stratégique qui instaure une temporalité fictive.
B. Pingaud fait remarquer que l'étrange JE dérive du statut du narrateur qui, à la fin, est classique, et reprend tout à sa charge.
R. Gay-Crosier pense que le récit s'échafaude selon une stratégie précise. La première partie prédispose le lecteur à la seconde sur le plan fictionnel et judiciaire.
B. Pingaud rappelle que le coup de génie de L'Etranger réside dans le procès totalement invraisemblable, tandis que J. Lévi-Valensi précise que la notion d'invraisemblance est capitale chez Camus, aussi bien dans L'Etranger que dans La Peste. En ce qui concerne le procès, on escamote la victime. La rhétorique est mise au service d'une certaine stratégie du romancier: "J'accuse cet homme d'avoir enterré sa mère avec un coeur de criminel". Pour J. Lévi-Valensi, le dernier chapitre est tout à fait différent et constitue en fait une troisième partie.

 
Le 12 décembre, Raymond Gay-Crosier préside la séance du matin.

Albert MINGELGRUN, de l'Université de Bruxelles, compare l'incipit et l'explicit de L'Etranger, d'une part les quatre premiers paragraphes du chapitre 1, d'autre part l'ultime paragraphe du roman.
Le temps, la mère et la mort sont les premières données du texte I. La durée diégétique est limitée à quatre jours; un JE est coincé dans l'instant; le passé composé, majoritaire, enregistre des détails, du fini, marque une existence discontinue, fragmentée. Le texte II (l'explicit ), au contraire, offre toute une gamme de perspectives temporelles qui manifestent l'épaisseur du temps humain. La syntaxe très liée s'oppose à la parataxe du début. La mère est liée à la mort, événement qui met en branle le récit sur un mode passif. A la fin du texte, Meursault accomplit le travail du deuil: il est prêt à mourir. Le lien mortuaire est transformé, ce que montre bien une construction en chiasme entre l'incipit et l'explicit: : "Le soir dans ce pays", "autour de l'asile, le soir". A l'incertitude initiale qui vient du temps mal maîtrisé, répondent la certitude finale, les marques de l'assurance de plus en plus affirmée. L'espace fait l'objet de représentations symétriques et contrastées. A la chaleur et à la lumière naturelle du début, répondent la fraîcheur et la "merveilleuse paix" de la fin.
Le texte évolue d'une écriture heurtée à une écriture coulée, d'une focalisation interne et restreinte, à une focalisation zéro. Camus ordonne l'itinéraire de Meursault de l'inconscience de soi et du monde à la conscience du soi et du monde, d'un état initial à un état final.

 
Dès le début de sa communication sur "L'Etranger et les ambiguïtés de l'absurde", Frantz FAVRE note que le caractère énigmatique du roman vient de son rapport avec la notion d'absurde décrite dans Le Mythe de Sisyphe. L'absurde, donnée irrécusable de notre condition, fondement tragique de l'éthique, est aussi para-doxalement source du bonheur. L'usage du mot "absurde" est ambigu dans L'Etranger. Meursault a conscience de l'équivalence des vies, de l'absurdité de la vie et non de sa vie. L'ambiguïté se retrouve dans sa façon de vivre l'absurde qui abolit tout jugement de valeur. Or, l'absurde lui-même est une valeur.
Meursault ne connaît pas l'angoisse métaphysique. Il exprime une force tranquille. Se dessine en filigrane l'attitude héroïque du personnage qui accepte de mourir pour la vérité. L'ambiguïté de L'Etranger, oeuvre absurde, est celle de la création absurde définie dans Le Mythe de Sisyphe.

 
Jean BESSIERE, de l'Université Paris III, s'interroge sur "L'énigmaticité de L'Etranger", néologisme signifiant que le texte est résiduel face aux interprétations. Il distingue cette notion de celle d'énigme ou d'énigmatique qui suppose un sens caché voulu par l'écrivain ou par le lecteur. L'énigmaticité du roman de Camus vient de la structure spécifique du texte et de la notion même d'absurde.
Revenant sur le problème de la narration, J. Bessière constate que Meursault narre continûment, même s'il existe une différence entre les deux parties. Dans la première, Meursault traverse plusieurs univers diégétiques, dans la seconde, un seul. L'économie du passage de l'une à l'autre n'est pas indiquée par le texte. Le narrateur prend en charge ce qu'il dit, parle deux fois de lui-même, donne narrativement deux temps de lui-même à propos des mêmes faits. La lecture rétrospective est obligée.
Le texte est codé suivant l'ordre des constatatifs et ne donne accès qu'à la parole de Meursault. L'encodage manifeste est insuffisant. On doit donc relier à une thématique de l'absurde. Pour J. Bessière, le problème du texte n'est pas celui d'une pensée lucide du narrateur ou de son absence, le problème est de donner à penser une sorte de métalangage sans jamais constituer dans le texte un tel métalangage.
L'énigmaticité pose le problème de la contrainte d'interprétation qui repose sur une contrainte d'interrogation élaborée par le texte. La deuxième partie est un commentaire, à la fois rétroactive et perspective; elle prend en charge les données de la première, donnant au texte son épaisseur. Mais les liens ne sont pas explicités; Meursault se contente de citer ses juges ou l'aumônier.

 
Pour clore la séance de la matinée, un Maître de Conférence de l'Université de Mashad témoigne de la réception de Camus en Iran. Presque tous ses ouvrages sont traduits, connus dans les milieux cultivés non universitaires. La lecture de L'Etranger dépend de la situation historique en Iran. Avant 1979, les Iraniens avaient du mal à comprendre pourquoi on tue absurdement. Meursault était pris pour un déclassé, un fou. A partir de 1978, la situation a changé. Les étudiants pensaient que tout est absurde. La situation sociale et politique allait changer. Le contexte socio-politique modifie donc l'enseignement. En 1983, les étudiants s'intéressent à nouveau à L'Etranger; la situation politique change encore, le pays est plongé en pleine absurdité. En 1986, l'Université de Mashad reprend la lecture du récit de Camus et les étudiants comprennent alors l'attitude de Meursault. Tout est devenu clair: tout est absurde dans un monde absurde. L'écriture de Camus devient une réalité.

 
Jeanyves Guérin préside la séance de l'après-midi.

Dominique RABATè, de l'Université de Bordeaux, s'intéresse à "L'économie de la mort dans L'Etranger"., roman qui se présente comme un récit paradoxal autour d'une interrogation: comment être en même temps une voix et une voix écrite? L'énonciation inattribuable se double d'une volonté didactique: condamnation de la peine de mort et procès de la justice. L'Etranger se présente comme un texte duplice. Son problème réside dans la manière dont il nous parvient. Ce n'est pas un journal, mais il ne faut pas faire de Meursault un écrivain; il n'a pas de projet d'écriture. Un double invisible et silencieux recueille sa parole, l'accompagne jusqu'à l'ultime moment, celui où il y aurait coïncidence avec lui-même.
D. Rabaté rapproche la fin de L'Etranger de celle de La Recherche du Temps perdu: s'ouvre l'espace du livre à faire alors qu'il a été accompli par ce que l'on vient de lire.

Jacques DEGUY, de l'Université de Lille III, propose une réflexion sur "Sartre, lecteur de L'Etranger". En 1943, paraît dans Les Cahiers du Sud "l'explication de L'Etranger" par Sartre, titre étonnant au premier degré. Sartre se situe dans la posture du professeur: il va déplier ce qui est caché par l'auteur. L'article porte les marques d'une écriture didactique et J. Deguy y repère une piste sociologique. Sartre perçoit en Camus un concurrent potentiel dans le champ culturel qu'il essaie de se réapproprier. L'article, en effet, fut écrit à la suite de la publication du Mythe de Sisyphe et non de L'Etranger.
Dans cet article, Sartre a recours à des outils critiques paradoxaux, se référant à la fois à la notion tainienne de milieu et appréhendant le texte de façon beaucoup plus moderne. L'intérêt de l'étude sartrienne réside dans cette modernité, dans la qualité des études styllistiques. Sartre comprend l'écriture de Camus, mais son étude montre des réserves en ce qui concerne L'Etranger. Il lui reproche en particulier l'économie dans la durée, l'usage de l'ellipse. Cette lecture présente aussi des "absences". Il se refuse en particulier à citer l'incipit du livre, à traiter du thème de la mère morte. Enfin, il peut paraître étonnant que Sartre fasse une telle promotion au Mythe de Sisyphe dans un article consacré à L'Etranger. Il superpose en fait deux textes et deux lectures. Par un phénomène de déplacement, d'escamotage, il privilégie le rationnel plutôt que l'énigmatique, ce que prouve bien le titre "Explication de L'Etranger".

La séance s'achève par la présentation de témoignages d'enseignants, Madame SAINFEL et Madame PAGE, du Lycée Robert de Luzarches, au terme d'une enquête menée auprès de leurs élèves (classes de 1ère A et de Terminale B), avant et après étude en classe de L'Etranger. De cette enquête, il ressort que L'Etranger n'a pas perdu son intérêt ni son pouvoir d'inquiéter les adolescents, qui, souvent, se re-connaissent en lui.

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© Pierre Le Baut - Article publié dans le no du Bulletin de la SEC Dernière mise à jour: 07/11/01