"Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme." Albert Camus, in La Peste |
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Cluj-Napoca (Roumanie) - Université Babes Bolyai - 15/16 octobre 1993 |
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C'était le premier colloque consacré à Camus non seulement en Roumanie mais dans un pays longtemps soumis au joug communiste. L'heureuse initiative en revient à Virginia Baciu qui enseigne la littérature française dans cette université de 19000 étudiants située dans la capitale de la Transsylvanie. Il faut souligner que les communications et les discussions ont toutes eu lieu en français. Les quelques mots de bienvenue prononcés par le recteur donnent la tonalité du colloque qui se tient dans l'imposante Aula magna (ou Salle des actes) : "Nous avons besoin de la liberté et d'hommes libres, de la démocratie et de démocrates". Maurice Weyembergh, qui assure la présidence de séance, lit un message de Jacqueline Lévi-Valensi. Brigitte Sändig compare d'abord l'attitude de Benjamin Constant et de Camus face l'un à l'Etat totalitaire, l'autre au "pouvoir absolu". Du premier elle utilise principalement deux textes, Des Effets de la terreur (1797) et De l'esprit de conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne (1814). Certes, les deux auteurs écrivent à un siècle et demi de distance: le régime totalitaire est un phénomène incommensurable, sans précédent. Quels qu'aient été ses crimes, Napoléon n'est ni Hitler ni Staline. Mais l'exposé, qui est clair et précis, trouve sa justification dans le fait que Camus cite et apprécie Adolphe et que Constant a comme lui une expérience de l'exil et une sensibilité à la terreur. La différence essentielle entre eux porte sur l'argent et le commerce que le libéral approuve et que le social-démocrate critique. Dans la discussion qui suit, une ancienne détenue politique et professeur de français retraitée, Madame Ileana Gherassim a dit de façon émouvante comment ayant vécu les totalitarismes nazi et soviétique, elle a trouvé dans l'oeuvre de Camus un message d'espoir et une leçon de solidarité. Puis Maurice Weyembergh présente une dense communication "Camus et Hannah Arendt. Temporalité et politique". Il remarque que les deux auteurs ont, à leurs débuts, consacré un travail universitaire, en tout ou en partie, à Saint- Augustin. Pour celui-ci, il y a le présent des choses passées, présentes et futures. Le passé n'existe en effet que s'il est remémoré et le futur que s'il est imaginé. C'est pourquoi ils sont tous deux vulnérables aux décisions prises dans le présent. La mémoire est ainsi manipulable. Les preuves sont souvent difficiles à fournir. Des entreprises négationnistes sont possibles. Pour les réactionnaires, l'âge d'or est au passé et le futur est une boîte de Pandore. Pour les progressistes, l'âge d'or se confond avec l'avenir radieux, l'histoire étant fabricable. Camus et Arendt, eux, accordent la priorité au présent. Il se représentent pareillement l'avenir comme ouvert, non déterminé à l'avance. Ils sont, conclut-il, alliés face aux catasrophes provoquées par les utopismes et les historicismes. La séance de l'après-midi, est présidée par Jeanyves Guérin, Ileana Gherassim assurant symboliquement une présidence d'honneur. Vasile Boari, de l'Université de Cluj, présente d'abord telle quelle une étude rédigée en 1982 et qu'il ne lui eût pas été alors possible de rendre publique. Il s'intéresse à la question capitale de la fin et des moyens et souligne la dimension éthique de la politique camusienne. Il la voit fondée sur un refus résolu du principe hobbesien homo homini lupus. Il souligne le rapprochement entre Camus et Dostoïevski d'une part, Péguy de l'autre. Jeanyves Guérin étudie ensuite la notion de totalitarisme dans la réflexion camusienne. Son usage est d'abord polémique dans Actuelles. Après un détour par La Peste et Les Justes, il la montre se précisant dans L'Homme révolté. Il compare la confrontation par Camus du nazisme et du stalinisme à celle plus fouillée que proposent Hannah Arendt et Raymond Aron, puis rappelle comment, dans les années 1950, l'écrivain a su se montrer attentif aux révoltes antitotalitaires de RDA, de Pologne et de Hongrie. L'expérience lui ayant prouvé que la résistance est possible, il se situe entre Orwell et Soljénitsyne. La journée s'achève avec un exposé de Thierry Ozwald, de l'Université de Franche-Comté sur les Lettres à un ami allemand. Camus y cherche à clarifier la notion de patriotisme. Sa patrie à lui, qu'il dit avoir rencontrée en 1940, est une patrie qui n'exclut personne et qui s'inscrit dans l'Europe. Le patriotisme doit faire sa place à la justice. Le résistant entend détruire la puissance, non l'âme de l'adversaire: l'Europe devra lui faire une place. Il y restaure aussi l'idée de raison. Le conférencier se dit par ailleurs sensible aux accents chrétiens des Lettres. Maurice Weyembergh fait alors remarquer que si Camus est fasciné par les symboles chrétiens, il l'est aussi par les symboles grecs. Le lendemain Jean Sarocchi assurant la présidence, Horia Ursu, ensei-gnant de l'Université de Cluj-Napoca et lui-même écrivain, présente d'abord l'analyse textuelle d'un fragment de L'Etranger ("ce jour-là après le départ du gardien..."). Il fait jouer subtilement les notions d'ipséité et de mêmeté, de personnage et de personne. Chaque affirmation chez Camus est nuancée voire contredite par une autre qui déstabilise le sens et interdit l'orthodoxie. Puis Ioan Nicolae Pop, philosophe, s'intéresse à la question de la mimésis chez Camus à la lumière d'auteurs comme Heidegger, Derrida, Ricoeur, Adorno et Lukacs. Ensuite Jean Sarocchi commence sa longue et riche communication par l'étude textuelle d'un fragment de La Peste. Le soleil, on s'en souvient, se fixe après le premier prêche du Père Paneloux. Il inonde la ville, il poursuit les citoyens. Ce soleil associé à la peste est une métaphore du totalitarisme. Camus joue en artiste sur un double registre. Il décrit exactement l'été oranais, il parle de la dictature, du parti unique, de l'orthodoxie, de la propagande. Dans la suite de sa communication, l'orateur se réfère à Saint Jean de la Croix, le poète de la nuit mystique. Dieu est le soleil noir des esprits intellectualistes et sensualistes. Rieux se souvient de Noces. Contre le fanatisme des idéologies il préconise un hédonisme sensible aux couleurs et aux odeurs du monde. L'homme n'est pas qu'un animal politique. Le hasard du calendrier faisant parler Jean Sarocchi le jour doublement anniversaire de l'exécution de Marie-Antoinette et de l'arrivée de Napoléon à Sainte-Hélène, sa communication s'achève autour du thème révolutionnaire par de suggestives confron-tations entre Camus et Léon Bloy. Virginia Baciu avait conçu le colloque comme un hommage à un des intel-lectuels occidentaux qui avait dénoncé ce qui se passait à l'Est de l'Europe. Il lui revient donc tout naturellement de faire le point de la réception de Camus dans son pays. La Peste a été traduit en roumain en 1965. L'Etranger puis L'Exil et le royaume en 1968, Le Mythe de Sisyphe en 1969, le Théâtre en 1970, les Carnets en 1972. Des extraits de Noces ont paru en revue et dans des anthologies. Parallèlement on note entre 1965 et 1982 des traductions en hongrois de La Peste, de L'Etranger et de La Chute, de Caligula et du Malentendu. Elle signale quelques représentations du Malentendu, notamment cette année à Tigru Mures. Deux thèses ont été soutenues, dont la sienne en 1979: Le thème de la condamnation à mort chez Camus. Les commentateurs ont généralement classé Camus parmi les existentialistes. Le seul livre paru sous l'ancien régime -en 1968- Albert Camus ou la tragédie de l'exil est dû à un communiste. Ion Witner conteste le conservatisme et l'intolérance de Camus et prend le parti de Sartre dans la controverse de 1952. Il s'intéresse à l'algérianité et à la méditerranéité de l'auteur. Quatre ans plus tard, un ancien détenu Nicolae Barba consacre à Camus une partie importante de son livre La lutte contre l'absurde, mais il laisse de côté les aspects politiques de l'oeuvre. C'est significativement un roumain exilé, Virgil Verunca qui, dans un recueil paru à Paris en 1964, peut dire que les exilés ont trouvé dans les écrits de Camus la réponse à leur attente. Ce qui frappe dans cette communication, c'est qu'en Roumanie, comme en Tchécoslovaquie ou en Pologne, l'oeuvre de Camus a été connue tardivement et de façon sélective. Les censeurs communistes ont évidemment écarté L'Homme révolté et laissé publier des oeuvres littéraires supposées inoffensives. Or, les lecteurs, parce qu'ils avaient apppris à lire autrement, ont su déchiffrer l'allégorie de La Peste comme un appel à la résistance individuelle et collective. La littérature, quand elle est dégagée des orthodoxies, est porteuse de liberté. Jean Sarocchi conclut brièvement les débats. Quelque chose, dit-il, s'est joué à Cluj dans la détente fraternelle et la gravité. Les quelques participants venus de loin à Cluj ont été impressionnés par la ferveur des débats. Le colloque a été l'occasion de contacts fructueux entre les chercheurs de deux mondes longtemps séparés. On ne s'étonnera pas que dans un pays qui s'efforce de se libérer difficilement du communisme, une importance considérable ait été pour la première fois accordée au thème totalitaire. La lecture de La Peste a aidé les dissidents et opposants roumains à penser leur situation et leur combat. |
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© Jeanyves Guérin - 11/93 | Article publié dans le no 31 du Bulletin de la SEC | Dernière mise à jour: 05/05/03 |