"Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme."
Albert Camus, in La Peste
Albert Camus

Albert Camus, les extrêmes et l'équilibre
Keele (Royaume-Uni) - 25/27 mars 1993

Pendant trois jours, l'Université de Keele a accueilli sur son verdoyant campus des camusiens venus des Etats-Unis, du Japon, d'Argentine, d'Irlande, de Belgique, d'Espagne, de Grèce, de Grande-Bretagne et de France. Le thème choisi par David Walker a permis la confrontation d'analyses littéraires, philosophiques et politiques. Il est a noter que toutes les communications ont été prononcées en français. Tous les participants ont apprécié la parfaite organisation de la manifestation et se sont félicités de l'élargissement de la famille camusienne aux chercheurs britanniques comme de l'avènement de nouveaux chercheurs.
Après quelques mots de David Walker, premier président de séance, il est revenu à Jean Sarocchi, de l'Université de Toulouse - Le Mirail, d'ouvrir le colloque par un exposé extrêmement riche qui met les écrits de Camus en résonance avec ceux de Dostoïewski, Péguy, Proust, Malraux, Shakespeare, etc. De Saint-Just à Kalayev, Camus se montre hanté par les adolescents furieux, il finit par exorciser celui qu'il avait porté en lui. D'où son allergie aux "fureurs adolescentes", c'est-à-dire à l'irresponsabilité extrémiste et à la démagogie des intellectuels progressiste.
Antony Rizzuto, de l'Université de New-York à Stony Brook, s'interrogea ensuite sur le couple camusien à partir de la "scène d'amour". Pour réussir celle-ci, il faut conjuguer le contact et la parole. L'homme camusien devient héros en l'absence de la femme. La mère quitte l'avant-scène avec L'Etat de siège. Une grille sépare Diego de Victoria comme Meursault de Marie. Dans le premier cas, elle est franchissable, mais Victoria va être abandonnée, sacrifiée à l'histoire. Cette passionnante communication s'achevait par une analyse serrée des adieux de Dora et Kaliayev. La première veut initier une scène amoureuse que le second bloque, comme s'il y avait une grille invisible entre eux. S'il est des scènes d'amour chez Camus, on les trouverait, selon le conférencier, dans La Femme adultère et L'Etranger, Janine et Meursault ont la leur respectivement avec la nuit et le monde.
Puis Maurice Weyembergh, en un dense exposé, a vu dans la pensée camusienne une dialectique sans synthèse. La recherche philosophique ou historique de l'unité appelle la totalité qui sacrifie les tensions inhérentes au réel. L'art et la morale refusent cette mutilation. La création est exigence d'unité et refus du monde. Ainsi la politique anti-totalitaire de Camus est-elle cohérente avec ses écrits philosophiques.
David Walker étudie ensuite la figure du criminel dans la pensée et l'oeuvre de Camus. D'abord fasciné par elle, comme de nombreux auteurs du XXe siècle, celui-ci s'en est libéré par l'écriture. L'orateur souligna l'importance du livre d'Alexander et Staub, Le Criminel et ses juges , lu par Camus avant 1940. Il rappelle enfin qu'il y eut en 1939 synchronie entre l'exécution publique de Weidmann et le vol de "L'Indifférent", deux événements dont on retrouve la trace jusque dans La Chute et Réflexions sur la guillotine. Chemin faisant, l'orateur note l'absence de référence à Genet qui, dans cette perspective, est l'anti-Camus par excellence.
La journée s'achève par quelques réflexions de Maria Matala venue d'Athènes sur la "création consciente" et sur l'inspiration grecque chez Camus.
 
La journée du lendemain est d'abord consacrée au dialogue camusien, sous la présidence de Jean Sarocchi. Toby Garfitt, de l'Université d'Oxford, présente les rapports de Camus et de Jean Grenier auquel il a consacré un livre. Il distingue plusieurs périodes. De 1930 à 1936, Camus subit l'influence de son maître, puis il a le sentiment que celui-ci l'abandonne. Il s'en démarque: La mort heureuse et Noces sont conçus à distance de lui. Les deux hommes sont éloignés l'un de l'autre dans les années 1940. Dans les années 1950, ils se penchent sur leur passé. Garfitt signale de nombreux emprunts et influences.
Robert Mc Lure, de l'Université de Keele, étudie ensuite la façon assez critique dont son compatriote Ayer a passé, en 1946, Le Mythe de Sisyphe, L'Etranger et Le Malentendu à la moulinette scolastique de la philosophie analytique.
Anne-Marie Amiot, de l'Université de Nice, s'attache enfin aux convergences jusque-là inaperçues entre le jeune Camus et les auteurs du mouve-ment Dada, eux aussi nourris de Nietzsche. Camus certes ne pouvait avoir contact avec Tristan Tzara, Marcel Duchamp et Georges Ribemont-Dessaignes, mais Jean Grenier les connaissait fort bien et a dû là aussi servir de médiateur. Elle note ainsi des affinités saisissantes entre Frontières humaines et L'Empereur de Chine de Ribemont-Dessaignes et Caligula.
 
Du dialogue on passe alors aux polémiques sous la houlette de Jacqueline Lévi-Valensi. Jeanyves Guérin montre d'abord l'actualité de la politique camusienne, insistant notamment sur la critique du communisme, la démythologisation du tiers mondisme, la condamnation du terrorisme, la recherche d'un nouvel ordre international, enfin le soutien à l'unification européenne. Il voit en Camus le sage qui a tant manqué aux années Mitterrand et dans ses écrits civiques de quoi nourrir le "big bang" de la gauche française et européenne.
Philippe Vanney, de l'Université Dokkyo, s'intéresse, dans la foulée, à la notion de trêve que, rappelle-t-il, Camus élaborait dès 1939. L'éditorialiste du Soir Républicain entendait, pour sauver des vies, éviter l'ascension aux extrêmes sans, pour autant, maintenir le statu quo. Mieux valait, pour lui une bonne trêve qu'une mauvaise paix. Le conférencier montre comment en 1955-1956 la limitation de la violence devait résulter d'un consensus entre les deux adversaires. Le parti de la trêve était alors l'avant-garde d'un tiers parti utopique. Accepter la trêve c'était mettre en place l'engrenage du droit international. Des considérations sur les idées fédéralistes de Camus et la place du droit dans son oeuvre achèvent ce remarquable exposé.
Ian Birchall, de l'Université de Middlesex, se propose ensuite de relire, quarante ans après, la polémique de 1952. Ce qui est alors en cause, selon lui, ce n'est pas le stalinisme, mais le marxisme. Se présentant lui-même comme adepte de cette doctrine, il donnait sur le fond raison à Sartre et Jeanson. Camus est, pour lui, le démocrate tel qu'il est présenté dans Réflexions sur la question juive. Il lui est reproché par Jeanyves Guérin et Maurice Weyembergh de solliciter les textes et surtout d'oublier que l'histoire concrète a massivement donné raison à Camus.
Puis Peter Dunwoodie s'attache à la polémique, littéraire celle-là, qui a opposé, toujours à propos de L'Homme révolté, Camus et André Breton. Le premier avait provoqué les surréalistes en parlant sans sympathie de Sade et de Lautréamont. Sa conception de la révolte fait la part trop belle à la notion de mesure qui horripile les surréalistes. Camus et Breton sont néanmoins beaucoup plus près l'un de l'autre qu'ils ne veulent le reconnaître. Tous deux ont rejeté fermement le communisme et fréquent alors les milieux libertaires. Le désaccord entre eux porte sur l'accessoire. Sans doute le second, alors marginalisé dans le paysage intellectuel, l'a-t-il accentué sous la pression des jeunes surréalistes qui alors l'entourent.
 
Avec la session suivante présidée par Jeanyves Guérin, les passions retombent. Hélène Rufat, de l'Université Pompeu Fabra de Barcelone, présenta d'abord dans une ambiance apaisée une étude du paysage méditerranéen camusien inspirée par la mythopoétique de Gilbert Durand en mettant l'accent sur l'ambivalence du soleil, de la nuit et de la mer. Puis Inès de Cassagne, de l'Université de Buenos Aires, rappelle, textes à l'appui, l'idéal classique de Camus et ses conceptions de la tragédie. Jacqueline Lévi-Valensi pose alors la question de son originalité par rapport à la doxa véhiculée par l'école. Elle fait remarquer qu'il est plus question, dans les écrits camusiens, de la tragédie grecque que de Racine et que La Princesse de Clèves est l'objet d'une lecture originale.
Enfin Ray Davison, de l'Université d'Exeter, propose une lecture extrêmement suggestive des Muets. Cette nouvelle écrite contre le réalisme socialiste est, pour lui, une parabole philosophique sur l'intersubjectivité, l'altérité et la pluralité où passent les influences de Guilloux et de Poulaille. Elle apparaît, comme le recueil de 1957 et comme La Chute , une réplique littéraire à Sartre, lequel, à cette époque, a définitivement renoncé au roman.
 
La séance du troisième jour est présidée par Maurice Weyembergh. Maria Longstaffe, de l'Université d'Ulster, étudie d'abord l'inspiration pascalienne dans L'Etranger, La Peste et La Chute. Meursault est pour elle l'anti-Pascal et Clamence l'anti-Meursault, tandis que le gorille du Mexico Bar serait le dernier avatar de ...Meursault.
Antony Rizzuto prend alors la présidence de séance. Catherine Henry, de l'Université de Dublin, s'attache d'abord aux aspects moliéresques de La Chute, après avoir repéré les allusions à l'auteur de Tartuffe, nombreuses dans les années 1950. Ces allusions semblent influencées par les mises en scène de Dom Juan par Louis Jouvet et Jean Vilar.
Il revient à Jacqueline Lévi-Valensi de conclure par une belle par une belle et riche communication. Camus a, pour elle, ressenti la tentation de la démesure dans Noces, le premier Caligula et encore L'Etat de siège. Les formules de L'Homme révolté ne disent pas tout le projet artistique de celui-ci. Il y a une tension entre sa passion d'écrire et sa stratégie du moins disant littéraire. Elle montre ensuite en s'appuyant sur La Peste et La Chute comment cette tension demeure et dans ses récits et dans son écriture. Et de rappeler la richesse herméneutique des mythes et symboles camusiens.

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© Jeanyves Guérin - 06/93 Article publié dans le no 30 du Bulletin de la SEC Dernière mise à jour: 05/05/03