"À toi qui ne pourra jamais lire ce livre."
Albert Camus, in Le Premier Homme
Albert Camus

Vers l'identification d'un autre ami d'enfance appelé "Joseph" dans Le Premier Homme  

Après les répères donnés dans le précédent Bulletin qui permettent d'identifier partiellement l'ami "Pierre", en voici d'autres concernant "Joseph". Nous devons ces renseignements à notre ami Claude Sigaud qui les avait déjà signalés dans sa petite brochure "pro manuscripto ": "Dans les pas d'Albert Camus - L'enfant de Belcourt". Il nous les avait communiqués avant la parution du Premier homme, les ayant lus dans le "Bulletin de l'amicale des enfants d'El-Biar ", n 5 de 1989, sous la plume de Joseph Vidal, fils d'un coiffeur espagnol et camarade de jeux d'Albert Camus qui habitait la même maison, 93 rue de Lyon.

Parole aux El-Biarois.

"... Je suis né en 1915 à Birmandreis, de parents venus d'Espagne. En 1920, mes parents s'installèrent au 93, rue de Lyon à Belcourt. Ils étaient coiffeurs.
... Dans cette maison de la rue de Lyon habitait au 1er étage un garçon d'un an mon aîné. Il avait donc 6 ans. ... Ce jeune garçon s'appelait Albert Camus.
Sa famille se composait de sa mère qui avait perdu son mari durant la première guerre, de sa grand-mère, Mme Vve Sintès, de son oncle Etienne Sintès et de son frère aîné Lucien. Pour subvenir aux besoins de la famille, Mme Camus faisait des ménages et l'oncle Etienne était tonnelier. Les familles Camus et Vidal ne roulaient pas sur l'or et ce n'était pas par snobisme que nos mères mettaient des pièces à nos pantalons, mais bien par nécessité. Elles avaient innové, avant tout le monde, la mode de nos jeunes. Comme colonialiste, mazette!
Pour notre goûter, nous n'avions pas de B.N., ni de gâteaux secs, ni du chocolat, ni des rasquettes, mais un bon morceau de pain arrosé d'un filet d'huile d'olive saupoudré de sel.
Albert et moi, nous allions à l'école de la rue Aumerat, mais bien vite Albert est monté à l'étage supérieur et moi, toujours au rez-de-chaussée. Mr Germain, l'instituteur d'Albert, s'apercevant très vite que son élève était brillant, dut convaincre sa mère de lui faire poursuivre ses études. C'est un oncle, boucher à Alger, qui prit en charge les études du "petit".
A part son intelligence et ses discussions qui nous laissaient pantois, Albert était un garçon comme vous et moi. Nous nous élevions dans la rue avec les petits juifs et les petits arabes. Notre royaume s'étendait du Champ de Manoeuvres au Jardin d'Essais. On jouait aux billes, aux noyaux d'abricots, au "tchic-tchic" et à canette vinga, "le tennis des pauvres": c'était une raquette de ping-pong et un morceau de manche à balai de 8 cm, effilé aux deux bouts, comme un cigare. Ce jeu consistait à frapper sur l'un des bouts avec la raquette et lorsque le cigare s'élevait, on l'envoyait le plus loin possible à l'aide de la raquette.
On fabriquait aussi des carrioles avec des planches servant de siège et des roulements à bille usagés. A l'avant, un essieu que l'on dirigeait avec les pieds.
Un autre jeu que nous adorions, c'était "Galoufa". Chaque semaine passait dans notre quartier la voiture à cheval du ramasseur de chiens, plus communément appelé "Galoufa". Nous nous divisions en deux groupes. Le premier groupe devançait la voiture et faisait fuir les chiens et les chats errants et le deuxième groupe insultait galoufa avec tout notre vocabulaire très spécial. Galoufa essayait bien de nous attraper mais toujours en vain. Si Brigitte Bardot avait été là, elle nous aurait certainement décorés de la médaille de la S.P.A.
Je me souviens aussi d'une autre anecdote:
dans la rue Prévost-Paradol, un garçon de notre âge habitait une belle villa entourée d'une grande grille, "le pôvre", on aurait dit qu'il était en prison. Il jouait tout seul dans son jardin avec un beau mécano, cadeau du Père Noël. Ses parents lui interdisaient de jouer dans la rue avec des petits voyous de notre espèce. Ce jouet faisait l'objet de notre convoitise, nous qui n'avions que des jouets de notre fabrication. Comme Albert et moi nous aimions l'ordre, il n'aurait pas fallu qu'il le laisse traîner son beau mécano... (mais je te jure, toi le soupçonneux, je te jure sur la tête de Ta mère, qu'on ne lui a pas volé son jeu de construction, enfin je ne crois pas, et puis m..., avec l'âge, j'ai bien le droit d'avoir des trous de mémoire).
Mais nous passions le plus gros de notre temps au Jardin d'Essai (l'un des plus beaux d'Europe [sic]). Nous y allions pour faucher des cocosses, genre de dattes rondes, filandreuses au possible, mais très sucrées. Nous les cueillions en jetant des pierres, ce qui était interdit, bien évidemment. Il y avait aussi de beaux poissons rouges dans de grands bassins. Albert les appâtait avec du pain et les attrapait à la main, pendant que je faisais "la mata". Nous avons même essayé de les cuire au feu de bois, mais ils n'avaient pas du tout le goût de rougets (excuse-nous, Brigitte!!). Un jour, alors que notre partie de pêche était miraculeuse, les gardes nous ont pris, pour nous dresser un procès verbal. Nous leur avons bien donné nos noms respectifs, mais avec de fausses adresses... Il doivent encore nous chercher! Ce jour-là nous sommes passés à côté d'une bonne tabassade maison.
Souvent, en revenant du Jardin d'Essais, par le Bd. Thiers, on s'amusait à casser à coups de cailloux, les vitres des réverbères à gaz et l'exploit était de le traverser de part en part, pour casser même le manchon. Il fallait bien que jeunesse se passe...
Nous n'étions pas vraiment des voyous, mais attacher un chat à une poignée de sonnette nous semblait normal.
Nous avions quand même notre code de l'honneur. Dans une bagarre, par exemple, il était impensable de se mettre à deux sur un adversaire et aussi de frapper à terre. Nous laissions toujours nos places assises dans un tram pour une personne âgée ou pour une dame. Nous respections aussi la nourriture et surtout le pain. Quand nous ne voulions plus notre tartine de pain, on l'embrassait et on la posait sur le rebord d'une fenêtre.
Devant notre maison, se trouvait l'arrêt du tram C.F.R.A. (Café Français, Restaurant Arabe). Un jour que nous jouions sur le trottoir, un jeune curé monte dans le tram. Albert lui crie: "toca fero". Le curé voulant sermoner ces irrévérencieux, descend du tram en marche et nous court après. Le "ousto" que nous avons eu nous fit courir jusqu'à la place Jeanne d'Arc! (ce qui représente la distance de la Place d'El-Biar au Cheval Blanc).
Nous n'étions pas loin de la plage d'Oursinville, à peine 500 mètres. On allait s'y baigner en famille et souvent pêcher avec les copains. Un roseau et un hameçon resquillé de-ci, de-là, faisait une superbe canne à pêche. On attrapait des "cabottes", un poisson avec tellement "d'épines" que même les chats n'en voulaient pas.`
Quand les autorités ont agrandi le port, nous n'avions plus notre plage et nous nous sommes transportés aux Sablettes. C'était une plage à la mode en face du Jardin d'Essai, rue Sadi Carnot. Nous n'avions pas de vélos et on se déplaçait toujours "à pinces". Parfois nous allions jusqu'à Birmandreis, faucher du raisin à la ferme Mercadal.
Nous faisions aussi des sarbacanes avec du roseau et des petits noyaux que l'on trouvait dans les haies: les lionces. Nos cibles étaient toujours les voyageurs du tram et alors que celui-ci démarrait, c'était sauve-qui-peut quand on atteignait nos cibles derrière les oreilles.
A douze ou treize ans, nous nous sommes passionnés pour le foot-ball (fot bal). Nous confectionnions nos balles avec des chiffons, puis nous les avons remplacées par des balles de tennis volées au Champ de Manoeuvres. Puis nous avons eu des ballons en caoutchouc. Nous jouions Arabes et Pieds-noirs réunis et quelquefois un Parisien (pour nous, qu'il vienne de Bordeaux ou de Lyon, c'était un Parisien). Les parties duraient quatre ou cinq heures. On ne savait pas encore que le mot raciste existait. Tout se passait dans la joie et la bonne humeur. Lorsque nous rentrions tard, et que ma mère allait me passer une "avoinée", je n'avais qu'à dire que j'étais avec Albert, pour qu'elle dise: "Ah bon". Elle avait une grande confiance en lui et une réelle tendresse, au point que, quand Albert prenait froid, elle avait presque envie de me faire des ventouses.
Un matin, je vois Mme Camus affolée, descendre les escaliers de son appartement, tenant Albert, à poil, dans ses bras. Offrant mon aide, nous l'avons transporté à la pharmacie au coin de la rue Prévost-Paradol. Ses jambes étaient en sang. Je demandais ce qui était arrivé et Mme Camus me dit que prenant son bain dans une bassine en porcelaine dans la cuisine et faisant le zouave, Albert avait cassé la bassine (venant, paraît-il d'Espagne), et s'était entaillé la jambe. P.S.: nous n'avions ni eau courante ni électricité.
A quatorze ou quinze ans, nous avons trouvé un autre amusement. Nous montions en marche sur le tram, alors qu'il démarrait, toujours du côté opposé au receveur. Quand celui-ci approchait pour nous faire payer notre place, nous descendions, en marche toujours, et nous recommencions au tram suivant, jusqu'à ce que nous arrivions à destination. Le plus souvent c'était pour aller au Stade municipal du Ruisseau ou aux Bains sportifs, au bout de la jetée du port.
Nous étions la bête noire des épiciers mozabites. Leurs entrées de magasin étaient achalandées par des pyramides de boîtes de lait qui allaient jusqu'au plafond. Notre joie était au comble lorsque nous arrivions à enlever une ou deux boîtes à la base de la pyramide, pour qu'elle s'effondre. Les épiciers connaissaient bien notre manège; aussi, dès qu'ils nous voyaient traîner dans le coin, ils dépêchaient l'un des leurs pour faire la "mata", car ils n'avaient aucune chance de nous attraper avec leur sarouels qui les handicapaient.
J'ai encore de beaux souvenirs d'Albert. Sur un camion à chevaux, il m'a poussé, et je me suis cassé le bras droit ... quarante jours de plâtre ... Merci, Albert!
Une autre fois, il lance une pierre en l'air en criant: "Attention les têtes qui n'ont pas d'os!". J'ai reçu la pierre sur la tête et j'en ai gardé une cicatrice. Il était toujours le premier en classe, mais pour les c....ries, c'était jamais le dernier.
A cet âge, nous avions un vocabulaire pas très châtié. Bras d'honneur, spèce de c..., la figua de ta ouela, la p... de ta mère, coulot, tapette étaient insultes courantes. Avec l'âge, nous nous sommes assagis, bien que même maintenant dans de grandes colères, il m'arrive parfois d'avoir recours à ces p... d'expressions (deux fois depuis que nous sommes en France, et vous vous doutez pour quels motifs!).
A seize, dix-sept ans, nous nous sommes arrêtés de faire des bêtises. Nous passions des heures à nous promener dans notre quartier et à écouter Albert, car il avait déjà une imagination très fertile. Il nous racontait que son grand-père Sintès était parti d'Espagne parce qu'il avait tué un homme.
Albert aimait chanter aussi, mais c'était toujours la même chanson: "C'est pour mon papa" de Georges Milton.
Nous avons très tôt appris à parler l'espagnol, enfin plutôt le "pataouette", grâce à nos grand'mères qui ne parlaient pas le français.
Dans ce même temps, Albert a été goal au R.U.A. C'était un très bon goal, mais malheureusement un jour, un coup de pied dans la poitrine a mis fin à sa carrière sportive.
Nous allions souvent au cinéma "Alcazar", rue de l'Union. Un soir, notre bande arriva au cinéma, mais il ne restait plus de places assises. Nous nous tenions près des toilettes, quand une dame en sortit. Un copain mal intentionné lui fit une "olive". La dame se retourna et envoya une gifle magistrale, devinez à qui? A ce pauvre Albert, qui se demanda ce qui lui arrivait. Il a toujours pensé que c'était moi l'auteur de ce vilain geste: "C'est toi qui fait le c... et c'est moi qui prend les gnons".
Dans ces moments-là, il m'appelait Théodore, qui est mon deuxième prénom car il savait que je n'aimais pas ça.
En 1938, il avait alors 25 ans et pas de situation. Il faisait un peu de théâtre avec la troupe de Radio-Alger. Il vivait pratiquement aux crochets de ses parents, quand on lui proposa un emploi de journaliste à "Alger-Républicain". En 1939, la guerre... Alger-Républicain est interdit. Albert trouve alors un emploi à Oran, là où il écrira "La Peste". Le reste de sa vie, tout le monde la connaît...
      Joseph Vidal
P.S.: Pour m'inciter à mieux travailler en classe, Albert m'avait promis son album de timbres-poste, si j'obtenais mon certificat d'études. Il a tenu sa promese et depuis plus de 60 ans, je conserve précieusement cet album qu'il avait eu la bonne idée de dédicacer.

Ce témoignage, paru six ans avant la publication du Premier homme recoupe étonnamment le récit d'Albert Camus et y ajoute quelques détails savoureux. Nous nous sommes permis de le reproduire, "pour le plaisir" au moins des algérois! sans avoir retrouvé la trace de "l'amicale des enfants d'El-Biar", ni celle de Joseph Vidal

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© Pierre Le Baut - 05/95 Article publié dans le no 37 du Bulletin de la SEC Dernière mise à jour: 16/04/03