"Puisqu'on ne pouvait condamner les autres sans aussitôt se juger, il fallait
s'accabler soi-même pour avoir le droit de juger les autres." Albert Camus, in La Chute |
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Montage de copies d'élèves |
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[...] Curieux paradoxe que de se dire amant des
hauteurs, et de se réfugier dans la "neutralité" d'une ville plate,
cernée de brumes et de canaux... Dès les premières lignes du texte, nous apprenons
que le personnage principal de La Chute, J.B. Clamence, se trouve à Amsterdam, aux
Pays Bas, et qu'il y est en exil. Nous nous efforcerons d'élucider les
significations symboliques de ce lieu, en n'oubliant pas que ce choix est moins celui
du narrateur locuteur de La Chute, que celui de son auteur... Albert Camus. [...] Clamence fait fréquemment intervenir la ville d'Amsterdam dans son discours : c'est une ville de canaux et de ponts, et par de nombreuses allusions, qui sont autant de prolepses (" je ne passe jamais sur un pont, la nuit "), Clamence structure son récit en entretenant la curiosité du lecteur, et en annonçant ses aveux. La ville sert d'abord de cadre aux promenades de Clamence et de son interlocuteur : ainsi du voyage à l'île de Marken le quatrième jour, prétexte à la description du " paysage négatif " ; ainsi de leurs déambulations dans la ville, qui servent souvent de prétextes à Clamence : critique de l'histoire, et de l'horreur des crimes nazis lorsqu'il évoque le Damrak, le quartier juif, qu'il habite ; critique de la violence de la société qui asservit les hommes, lorsqu'il voit l'enseigne d'un marchand d'esclave, ou les " femmes dans les vitrines ". Mais surtout Clamence a choisi Amsterdam parce que cette ville est propice à la fonction de " juge-pénitent " qu'il exerce désormais, et qui consiste à s'accuser soi-même pour se donner le droit de juger les autres. Amsterdam, avec ses canaux concentriques, comme une toile d'araignée, ressemble à un piège tendu par Clamence pour attirer ses proies, ceux à qui il va faire le récit de ses fautes pour les amener ensuite à se confesser. Enfin, et surtout, Amsterdam est comme une prison volontaire pour lui, son malconfort, qui lui permet de faire pénitence. [...] Le personnage de La Chute, tant par son pseudonyme de " Jean Baptiste ", qui évoque le prophète annonçant la venue du Christ, que par sa fonction de " juge-pénitent ", aurait ainsi choisi Amsterdam comme l'araignée choisit sa toile, pour piéger ses contemporains, et ne laisser aucun espoir de rédemption : " prophète vide pour temps médiocres ", il ne laisse aux hommes d'autre possibilité que ... la chute. [...] Dans un premier temps, il paraît évident que Clamence s'établit à Amsterdam pour fuir son passé : lui qui aimait les hauteurs (et qui exècre les spéléologues), s'installe dans le " plat pays ", aux " Pays Bas ". Il exerce à Amsterdam la profession de " juge-pénitent ", dans le bar " Mexico-city ", et si Amsterdam s'oppose à Paris comme la périphérie (où il habite) s'oppose au centre (qu'il fréquentait), Amsterdam s'oppose à Mexico comme, topographiquement, le haut s'oppose au bas. [...] Amsterdam, c'est surtout et principalement l'eau, comme un rappel à Clamence de ses fautes passées : péchés de Clamence qui a bu la dernière ration d'eau d'un homme qui allait mourir, péché de Clamence qui n'a rien fait pour sauver la jeune femme qui s'est jetée du haut du Pont Royal, l'eau qui rappelle à Clamence tous les ponts, le Pont des Arts sur lequel il a entendu le rire qui a provoqué sa chute, en lui faisant prendre conscience de son " inauthenticité ". [...] Cette ville correspond donc à un choix de Clamence pour présenter sa déchéance, sa vie " inauthentique ". Elle est représentée comme une ville des enfers, ou comme les limbes, qui en sont le vestibule, où n'errent que des fantômes, et non des hommes. " Toi qui entres ici, abandonne toute espérance", nous dit Clamence, en faisant allusion à Dante. Il est, selon lui, dans le neuvième cercle, celui des traîtres (c'est-à-dire des indifférents), et c'est comme tel qu'il se considère, du jour où il vit une femme se jeter dans la Seine sans intervenir. Mais le choix de cette ville est aussi celui de Camus : Amsterdam apparaît comme l'hyperbole des villes du Nord, pour le méditerranéen qu'il est resté. En effet, Camus n'a jamais oublié le soleil du Sud, la pureté de ses paysages, la clarté de l'eau. Et c'est dans cette perspective que l'on peut voir Amsterdam comme une antithèse de l'idéal de Camus. L'eau y est sale, et même moisie. Amsterdam figure en outre une sorte de déchéance climatique : la pluie et la brume y sont omniprésentes, et l'on peut comprendre que Clamence exprime à plusieurs reprises sa nostalgie d'un ailleurs baudelairien, " incarné " par Java, ou les îles grecques, paradis perdu fait pour les " curs purs ", inaccessible pour lui. [...] Ainsi, la ville d'Amsterdam recouvre à elle seule tout à la fois la symbolique de La Chute, et la trajectoire de Clamence : image de la déchéance professionnelle, sociale et psychologique, point de chute pour un personnage perdu, qui finit couché |
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La Chute Dossier 1 : | [Pistes d'études] [Pistes de recherches] [La question du genre] [La fonction de l'espace] [Jean Baptiste Clamence] [le rôle de l'interlocuteur] [Qui parle ?] [La question du sens...] [Amsterdam terre d'exil ?] |
© Alain Salvatore - 1998-2001 | Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur | Dernière mise à jour: 21/11/01 |
L'original se trouve ici |